Musiques citadines

La voix


Ce qui réunit mes maigres goûts musicaux est la voix, rien que la voix. La mélodie, la construction musicale, sont secondes, rien ne m’émeut plus qu’une voix. Le plus merveilleux c’est que l’on trouve des voix partout, à Cuba, au Cap-Vert, au Brésil, dans les cités américaines, y compris dans le petit village où je suis né. Il y en a une. L’incertitude dans laquelle elle nous met dès qu’elle se fait entendre est étrange. L’habitude ne fait rien à l’affaire. L’incertitude demeure, reste suspendue jusqu’au moment ou on aperçoit la silhouette courtaude de son propriétaire. Un petit homme, assez laid et au regard bleu pétillant, un khouan de la zaouïa Amaria, doté d’une voix ni féminine, ni masculine, claire, unique, absolue.
Son talent est désormais totalement reconnu et on le trouvera sur You Tube. Autre émerveillement de voir cet homme qui n’a jamais quitté son village que pour venir dans le mien, sur un écran, parmi les choeurs des gisants, les chanteurs qui participent d’une vieille tradition aussi ancienne que la méditerranée, et qu’on retrouve partout, altérée par le lieu, à peine gauchie par la langue.

Autres voix qui me touchent. Quelques femmes, oranaises pour la plupart, dans un style musical qui a eu son heure, le raï. Il me paraît étrange que ce style ait toujours été représenté en Europe par des hommes sans voix et stupides.

El Gusto 

Sourd et inculte en matière musicale, les seules musiques que j’entend avec plaisir et pour lesquelles je peux faire un effort de les rechercher sont les musiques citadines, les musiques qui sont l’expression d’une ville, le Fado comme le Chaabi, l’Andalou comme le haouzi, le blues, les musiques qui font corps à une citadinité incontestable. Rien ne m’ennuie plus que les musiques non situées, les musiques passe partout, les musiques voyageuses.
Plus qu’une autre le Chaabi reste pour moi le sommet de ces musiques citadine, d’abord par ses thèmes, la ville elle même étant le sujet de cette  musique comme l’exil qui n’est qu’une autre façon de parler de la même chose. Le port, les différents quartiers comme des petits pays que l’on quitte pour d’autres pays.
Puis j’aime cette tradition qui consiste à interpréter des morceaux anciens en les marquant de son propre sceau. Cette généalogie de maitre à élèves qui se transmettent à travers les décennies le témoin de cet art.

Enfin cette élégance des grands maîtres. Maitres de musique mais aussi coiffeurs ou artisans, Maalem en tout cas. L’un d’entre eux tous à qui j’expliquai que l’hôtel réservé à son attention n’était pas le plus grand de la ville où nous étions, m’a répondu avec u sourire tranquillisant « ahhnaïa khellil » (Nous sommes des gens modestes). 

Sugar Man

Pourquoi les films musicaux, les films qui mettent en scène des chanteurs ou des musiciens, me plaisent autant. Sugar Man, comme Buena Vista Social Club, El Gusto, The last Waltz, Le salon de musique, et j’en oublie. Le premier élément d’explication est que le cinéma m’ennuie, la narration me pèse, les films musicaux même s’ils sont racontés, laisse une grande place à la musique, plus intelligible.
Parfois la bande son d’un film laisse une trace plus grande dans la mémoire que le reste. Je pense par exemple à celle de Respiro où la scène de la plage se déroule sur un fond sonore d’une densité pesante. La musique donc, mais aussi l’image, l’image de ces films est pleine de plusieurs plans, loin de l’image de premier plan des films du tout venant. Je pense à la scène du salon de musique où en arrière plan passe une voiture, dans un monde finissant.

Mauvaise piste, je crains que mes goûts ne me porte vers le crépuscule. Les films que je viens de citer entretiennent tous un rapport  avec une fin, un crépuscule, un monde finissant et Respiro comme les autres, ce monde de pêcheurs siciliens. Sugar man touche par l’histoire mais aussi par Sixto Rodriguez dont l’âge et le pas incertain sur la neige, resterons dans les mémoires. Et en le voyant sont convoquées les silhouettes que l’on a pu croiser dans d’autres temps.

Sobhane Allah Ya Ltif

Je reste à écouter sur You-Tube, Sobhane Allah Ya Ltif, kassid (chanson-poème) créée par El Anka. Quelqu’un a pris le temps de traduire la chanson et elle n’en apparaît que plus juste aujourd’hui. La chanson date de 1970, à l’époque du socialisme triomphant, où toute la société algérienne était soumise à des militaires efflanqués, venus dont ne sais où, habillés dans des uniformes vert olive, qui se prenaient pour des héros, colonisaient la ville, effaçait le nom des rues, interdisait l’usage du français, jouaient de leur passes droit.  Toumi Mostefa, son auteur, est mort en avril 2013.

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