jeudi 4 juillet 2013

Requiem pour un paysan espagnol

J’ai longtemps ignoré ce chef d’œuvre et même l’auteur, Ramon Sender. Une centaine de pages. L’insignifiance de la connaissance française de la littéraire espagnole m’agace. Il n’est question que de polars. Rechercher des traductions de la génération de 98 est impossible. 

Revenons au Requiem, simple déroulé de la vie d’un paysan, tué par les phalangistes, jamais nommés, dans la mémoire du curé, qu’on appelle  Mosen Milan, qui l’enterre après avoir été amené à le  dénoncer. La mise à nu des mécanismes, des engrenages, qui conduiront à son assassinat. Il y a là toute la logique des guerres civiles. Telle que décrite par Bernanos : " Voilà une petite île bien calme, bien coite dans ses amandiers, ses orangers, ses vignes. La capitale n'a guère plus d'importance qu'une vieille ville quelconque de nos provinces françaises. La seconde capitale, Soller, n'est qu'un bourg. Les villages isolés les uns des autres, perchés à flanc de montagne ou disséminés dans la plaine ne communiquent entre eux que par de mauvaises routes, ou de rares pataches, au moteur essoufflé. Chacun de ces villages est un monde fermé, avec ses deux partis, celui des « Prêtres », et celui des « Intellectuels », auquel s'agrège timidement celui des ouvriers. Il y a encore le châtelain, qu'on ne voit d'ailleurs qu'aux beaux jours, mais qui connaît ses têtes, a noté depuis longtemps les mauvaises, en compagnie du curé son compère. N'importe ! La gentillesse des moeurs espagnoles fait que ce monde-là vit d'accord, danse ensemble les soirs de fête. Du jour au lendemain, ou presque, chacun de ces villages a eu son comité d'épuration, un tribunal secret, bénévole, généralement ainsi composé : le bourgeois propriétaire, ou son régisseur, le sacristain, la bonne du curé, quelques paysans bien-pensants et leurs épouses, et enfin les jeunes gens hâtivement recrutés par la nouvelle phalange, trop souvent convertis d'hier, impatients de donner des gages, ivres de l'épouvante qu'inspirent tout à coup, à de pauvres diables, la chemise bleue et le bonnet à pompon rouge. »

Voir sur le même livre :http://lebruitdeslivres.blogspot.fr/2013/03/requiem-pour-un-paysan-espagnol.html

Les grands cimetières

Il est des livres que je reprends de temps à autre. Les grands cimetières sous la lune sont de ceux-là et je ne me l’explique pas. Personne ne m’est plus étranger que Bernanos, catholique, royaliste,  ancien combattant de 14, père d’une ribambelle enfants… rien et pourtant j’aime ce livre ainsi que d’autres livres de lui, Journal d’un curé de campagne, Un crime, et dans un coup de folie, La grande peur des bien pensants, livre incompréhensible, dont les repères historiques m’échappent, époque où le magister de Maurras s’exerce encore, où Bernanos prend à parti le sourdingue marseillais car traitre à Drumont, ou je ne sais.  
Rien ne me rattache à Georges Bernanos, ni sa foi catholique, ni son idéal monarchiste. Camelot du Roi, antidreyfusard, maurrassien… il est difficile de suivre les méandres de ses combats, à moins d’une agrégation ès « droites françaises ». Politiquement introuvable, antidémocrate certainement. Bernanos, est à peine un contemporain, un personnage convexe, comme son buste de Port Royal, un personnage impossible, père de onze enfants, ayant épousé une descendante de Jeanne d’Arc (on croirait une blague), assureur, écrivain, installé en 1934, à Palma de Majorque : «  parce que le prix du bœuf et des pommes de terre y est encore abordable ». Il ne savait pas qu’il allait trouver la guerre civile. 

Témoin de hasard de la guerre civile, il n’en montre que les abords, car la guerre civile est essentiellement invisible, diffuse, habituée du petit jour et du crépuscule. La guerre civile est un état d’incertitude et les seules réalités sont les têtes ou les cadavres que l’on retrouve au matin et devant lesquelles les questionnements se posent encore. Parce qu’on ne sait rien, les gens meurt et tout devient conjecture. « La guerre civile ne m’a fait vraiment peur que le jour où je me suis aperçu que j’en respirais, presque à mon insu, sans haut-le-cœur, l’air fade et sanglant. »

Il n’y a rien de spectaculaire dans Bernanos. Nous sommes loin du journalisme de Malraux, d’Hemingway et Bernanos retrace cette atmosphère de guerre civile qu’il a vécue à Palma de Majorque, qui a été le point d’appui de la Légion espagnole et des règulares, qui ont formé le fer de lance des troupes franquistes de Yaguë. Il ne voit pas grand chose, peut-être ces camions pleins de paysans, les mains encore pleines de travail, qui vont être exécutés dans le soir. il entend, il entend à la radio la charla de Queippo de LLano (que l’on peut découvrir sur You Tube), il parle sans doute dans son castillan approximatif à ses voisins ; à ses nombreux enfants, dont au moins un (Ifi) est phalangiste et qui lui rapportent ce qu’ils voient ou entendent, car les enfants en savent plus que les parents dans ces temps incertains. 

En France nous connaissons peu la guerre civile espagnole, on en reste à l’histoire des vaincus, à la geste des brigadistes, des républicains, à Malraux. Nous avons une vision manichéenne. Bernanos est sans illusion. Sa dénonciation du franquisme ne signifie en rien son adhésion aux idées de la République espagnole. Ici il faudrait rappeler quelques éléments d’histoire de l’Espagne, de la seconde République après l’épisode Primo de rivera, la radicalisation des gauches, l’éphémère  République socialiste asturienne…

Bernanos m’intéresse car il écrit bien, son humour cruel, sa description des soldats de 14 anxieux à l’idée de rater le train pour l’Enfer, comme s’ils se rendaient à Viroflay, l’effet comique à répétition de l’oubli du nom de Salazar, sa totale indépendance d’esprit, sa réponse aux sollicitations à l’académie française,  : « Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». Le personnage est facile à comprendre au final, c’est un croyant hors de l’Eglise officielle, hors de tout, seul. 


Alors oui, ce livre vaut pour son regard dont la force marque l’esprit comme une blessure.